Des militants de gauche, des écologistes et Périco Legasse : vive la crise! Partie 1

J’analyse ici l’article de Perico Legasse sur la crise de l’élevage, l’occasion de rappeler quelques faits historiques pour cet article intéressant mais exagéré. C’est parti pour un peu de développement agricole.

Sommaire :

Partie 1

Partie 2

Partie 3


Depuis quelques semaines (et même depuis plusieurs années), il y a une crise de l’élevage importante, notamment sur le porc :10% des exploitations d’élevage seraient en faillite.

Pourtant, de façon régulière, j’entends chaque jour de la part de camarades, d’amis, de militants écolos, de gens de « gauche », et même de militants « patriotes » : vive la crise!*

La référence est voulue. Cette émission que je n’ai pas connu, diffusée dans les années 80 (avec Yves Montand et Laurent Joffrin), avait l’ambition de convaincre les français que la crise avait du bon, que ça annonçait une nouvelle ère, un changement bénéfique pour tous… On sait ce qu’il en est aujourd’hui et je me contenterais de citer Gramsci pour dire ce que j’en pense (Traduction française : Serge Venturini dans Éclats d’une poétique de l’inaccompli, p. 12).

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître :  le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »

Bref, ces remarques me mettent mal à l’aise (et je ne suis pas le seul, voir cet excellent blog ) : elles sont mesquines, indécentes et témoignent d’ailleurs d’une méconnaissance totale des problématiques agricoles (et de l’entreprise également). Le blog ci-dessus a bien mis les points sur les I, cette crise signifie au quotidien: endettement prolongé, une impossibilité à payer ses factures, puis vient ensuite la faillite et là c’est la ruine pour un couple, des familles, et encore plus pour les célibataires. Il n’y a donc pas de quoi se réjouir.

Pourtant, certains s’en réjouissent comme le journaliste critique gastronomique au Magazine Marianne : Perico Legasse, c’est son article que je vais analyser ici.

Je tiens à préciser que j’ai beaucoup de sympathie pour M Legasse et je me sens proche de ses idées politiques sur beaucoup de sujets. J’admire sa passion pour les terroirs, les régions et les produits de notre pays et c’est par ailleurs un excellent critique gastronomique au sein de Marianne. Je l’ai déjà vu en conférence sur l’agriculture à Sciences Po (à voir sur un Historique de l’agriculture en France et le lien avec l’Union européenne), mais disons que quand il commence à s’exprimer sur des sujets plus précis et techniques en matière d’agriculture et d’écologie, ça coince. De même pour sa femme, la journaliste Natacha Polony *(qui a été de ma tendance politique à un moment), son intérêt pour l’écologie est quand même proche d’un fantasme… décroissant. Je critique donc de façon amicale.

Pour commencer, il faut rappeler les bases de l’économie agricole, ainsi pour vous faire comprendre que cette crise n’a pas un lien direct avec les modes de production (un élevage bio devrait être aussi compétitif dans une économie de marché), je vous invite à lire cet excellent résumé d’un camarade Ancien Agro. Cela donne déjà pas mal de pistes et des solutions possibles.

Dans votre entourage, en plus de rencontrer les experts autoproclamés du « on vous l’avait bien dit, ce modèle n’est pas durable « , vous allez aussi entendre des irréductibles qui ont la solution miracle : la vente directe ou le circuit court. C’est un peu court oui car d’après ce que disent des agriculteurs, c’est une niche (moins de 10 % du marché) et cela demande énormément de travail, d’organisation, un agriculteur ne peut pas tout faire (il a déjà sa production!) et tous les agriculteurs ne sont pas des commerciaux en puissance. Certes on peut toujours embaucher (mais avec quelles conditions de travail ?); c’est d’ailleurs le principal l’argument économique des tenants de l’agriculture biologique et du localisme. Les prélèvements obligatoires, la règlementation et les normes sont déjà très lourds  pour les agriculteurs, la réalité c’est donc plutôt le recours aux stagiaires ou l’appel à des entreprises externes pour des travaux (genre la préparation du sol). Niveau progrès social on peut faire mieux. Évidemment, d’autres agriculteurs plus favorisés peuvent vouloir le mettre en place et cet autre excellent article vous explique pourquoi. Globalement cela reste insuffisant et c’est une fausse alternative (en tout cas dans le système actuel, il faudrait tout réformer).

Revenons à l’article en question. Le premier paragraphe résume grossièrement l’historique de la « Révolution agricole » d’après-guerre. C’est en partie vrai.  En résumé Perico Legasse blâme la mise en place de ce qu’il appelle une « agriculture productiviste et industrielle » dans les années 50, ce modèle de production a surproduit de façon intensive (lait, viande) au détriment de la qualité (et de l’environnement ce qui est vrai). Il a été encouragé par la PAC (qui rémunérait les agriculteurs à la production) jusque dans les années 80. C’est donc un modèle européen. Mais, en France, Il déplore que cela se soit mis en place avec la complicité du gouvernement de l’époque (et des suivants) qui aurait tout cédé à la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles). Ce syndicat agricole était tout puissant à la sortie de la guerre (l’ancien syndicat s’était compromis avec le Régime de Vichy). Il l’est encore aujourd’hui car il représente environ 60% des agriculteurs. Il faut l’avoir en tête quand on critique ce syndicat, ses élus sont choisis démocratiquement et il est majoritaire aux élections professionnelles. C’est donc un choix à respecter même si on préfère ses opposants (la Coordination Rurale et la Confédération Paysanne de José Bové). Attaquer un syndicat est légitime, mais assimiler l’action de ses dirigeants à tous les agriculteurs à lui est indigne et malhonnête. C’est un peu comme si votre patron avait une politique d’entreprise très contestable et qu’on vous assimile à lui. Si les agriculteurs le choisissent c’est bien pour des raisons (et pas seulement parce qu’ils aimeraient polluer). Par ailleurs, Xavier Beulin est lui même agriculteur et éleveur, il est donc légitime au niveau représentation.

Périco Legasse critique donc le choix d’une agriculture intensive en utilisant l’attaque ad hominem contre la FNSEA (et son président Xavier Beulin). D’emblée, c’est un peu fort. Critique t-on autant les autres dirigeants des autres fédérations professionnelles? Le rôle d’un syndicat professionnel est tout de même de défendre ses intérêts, qui ne le fait pas? Dans une société démocratique où le dialogue social doit être favorisé, tous les parties ont le droit d’exprimer leurs revendications. C’est d’autant plus cocasse que dans l’industrie, les syndicats de travailleurs ont la voix des partis de gauche (enfin ce qu’il en reste), mais quand il s’agit de la majorité des agriculteurs (représentés par la FNSEA), c’est tout de suite honteux! On ne peut quand même pas leur reprocher! Cet argumentaire à charge, à tonalité très complotiste (tout a été organisé dans le but de…) ne rend pas très crédible la cause en faveur d’une agriculture plus écologique et de meilleure qualité (à mon sens elle doit par contre rester intensive par rapport aux enjeux futurs). L’autre ennemi désigné est la grande distribution ce qui est déjà plus fondé. On sait effectivement qu’elle se livre à une guerre des prix avec des méthodes pas toujours très loyales (déréférencement, pressions sur les couts). Mais les industries agroalimentaires en souffrent tout autant dans cette histoire (98% sont des PME). Ce n’est pas seulement une opposition agriculteurs vs industrie agroalimentaire et grande distribution. On peut également pointer le manque de solidarité entre les filières : les industries rognant les prix d’achat des premières premières pour garder leurs marges (qui restent faibles pour des produits de grande consommation), la grande distribution faisant de même et ainsi de suite… La crise économique n’arrange pas cette situation de compétition pour survivre. Cela s’est produit la semaine dernière avec Bigard et la Cooperl qui refusent de payer le porc à 1,40 euros (soit au dessus du cout de revient pour éviter de vendre à perte).

Un point maintenant sur l’historique, était-ce si terrible et destructeur ce choix de « Révolution agricole » (repris par les mouvements écologistes)? Mais au fait qu’elle était la situation de la France au niveau agricole avant la deuxième guerre mondiale, puis au sortie de la guerre? Des rappels importants sont nécessaires (Source : cours de développement agricole de Sophie Devienne) :

1890-1930 : une modernisation légère sous protection :

A cette époque, la France fit le choix du protectionnisme (décision de Jules Méline) contrairement à ses voisins anglais et néerlandais. Cette politique sauve l’agriculture française de la ruine suite à la première mondialisation au XIXème siècle. La misère rurale disparait, la mécanisation se poursuit provoquant l’exode rural, les premiers phytosanitaires et engrais de synthèses sont utilisés (phosphore, et les nitrates du Chili puis synthèse en 1920), la productivité augmente pour les petits agriculteurs.

Cet exode rural est compensé par la création d’emplois dans le secteur industriel (révolution industrielle). Mais le développement à cette période est au final très inégal. Le modèle agricole français (exploitations de taille moyenne) se constitue, on observe une diminution des exploitations de moins de 10 ha. L’inégalité entre les territoires augmente, les régions marginales rencontrent des handicaps liés au milieux (montagnes sèches en Midi Pyrénées) et aussi par des handicaps liés au retard de la révolution « fourragère » : difficultés d’adoption de mécanisation de la culture attelée. Des régions entières se vident.

Jusqu’à la fin de la guerre, on a donc un modèle fondé sur des exploitations de taille moyenne, légèrement modernisé, mais qui reste essentiellement sous forme d’autosubsistance (agriculture vivrière), modèle autarcique de la polyculture-élevage (qui est en fait le modèle aujourd’hui de l’agriculture biologique!).

Ce modèle est encore en vigueur dans les pays du Sud et le chiffre des 2/3 des terres agricoles sont occupées par l’élevage vient de là (parce que ce sont des sols trop pauvres mais le vrai chiffre est plutôt de 62% entre pâturages et polycultures fourragères).

A noter que les réformes agraires du 19ème siècle avaient introduit les rotations dans les cultures. Les paysans constituent 53% de la population active, et 70% de la population française est rurale. On comprend donc parfaitement ces choix politiques (et juger en 2015 est donc absurde).

*L’article est à charge et la juge un peu vite, elle fait le tour de France chaque année avec son mari pour visiter ces terroirs justement. Heureusement qu’on peut avoir son avis (avec un contenu bien documenté) en étant parisien (et en ayant un intérêt pour les campagnes)! En plus, d’après ses dires elle habite plutôt dans l’est parisien, l’argument des beaux quartiers est un peu facile…

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A propos Thiloup

Ingénieur agronome urbain, j'ai été plongé dans le bain de la campagne et du jardinage dès mon plus jeune âge dans le Limousin. Critique par rapport aux croyances de notre temps, j'essaye d'analyser des sujets de société relatif aux sciences du vivant en justifiant au mieux mes affirmations.
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