Des militants de gauche, des écologistes et Périco Legasse : vive la crise! Partie 3

Partie 1

Partie 2

Retour et dernière partie sur l’article de Périco Legasse et de nombreux autres réactions qui se résument en gros « On vous l’avait bien dit et vive la crise ». Cet article de la part de quelqu’un qui a une meilleure connaissance du sujet est plus constructif, mais il y a quelques sous-entendus récurrents qui rendent le débat irrationnel.

IMAG0796Vignoble du Languedoc-Roussillon, Gard, Crédit Photo : moi-même

Le point culminant de la PAC : une surproduction structurelle

Les agriculteurs étaient donc très protégés avec un prix potable et incitatif européen : ils se concentrèrent sur les rendements (1qa/han tout de même) sans se soucier de la qualité et de l’environnement (et il se reposèrent sur le mécanisme stockage/déstockage pour les années mauvaises). Cela aboutit à une surproduction structurelle, le déstockage n’est plus possible.

Pas trop d’organisation intentionnelle à l’horizon là encore, la PAC était parvenue à ses limites, il s’agit au contraire de pragmatisme : quand une politique ne fonctionne plus, on la change. On tente alors d’exporter pour régler le problème via les restitutions qui sont des subventions à l’envers : on vend à moitié prix pour que le blé corresponde au prix mondial (beaucoup plus bas), mais on compense en finançant la différence avec le prix européen. Sauf que ça inonde les marchés des pays pauvres comme l’Afrique (qui eux n’ont pas de protectionnisme, le lien donné est légèrement nuancé car on est loin d’être les seuls dans le monde à le faire).

La suite est connue : surplus de beurre (beurre de Noël) dans les années 80, surplus de céréales dans les années 90. Cette politique fait plonger les marchés mondiaux en créant un dumping (on vend en dessous du prix) et on déresponsabilise les agriculteurs ce qui fait exploser le budget de la PAC. Elle est réformée en 1992 : blocage de l’offre avec quotas laitiers, sucres, vin…

Le GATT abaisse les prix de 50% des céréales et la PAC instaure le gel des terres en protéagineux et oléagineux et met en place la Jachère (on met en place à ce moment les agrocarburants), on compense par des aides (primes à l’herbe, aux vaches allaitantes) contre la surproduction de la viande.

Des conséquences écologiques avérées mais avec une transition en cours

On en arrive à l’environnement, le deuxième remembrement (rassemblement des parcelles agricoles pour constituer de plus grandes exploitations agricoles) a eu lieu dans les années 50 (le premier datait de la Révolution française) : il a entraîné l’arrachage des bocages de Bretagne, de Loire d’Atlantique, un peu en Poitou Charentes.

Les conséquences écologiques sont évidentes : perturbation des écosystèmes, érosion, nitrates dans les eaux souterraines et en surface (formation des algues vertes au large), perturbateurs endocriniens pour la faune comme pour l’Homme (mais quelles conséquences pour ce dernier? C’est très discuté, la dose fait le poison et qu’il y en ai partout ne signifie pas qu’on y soit exposé, il y a eu surtout des conséquences sur les insectes et autres organismes).

Enfin, il y a eu  surtout épuisement des sols qui condamne leur productivité à terme. Par contre, contrairement à ce que dit Claude Bourguignon les sols ne sont pas « morts » : il n’est pas une entité vivante, mais il contient des organismes vivants et l’épuisement se passe quand la quantité en microfaune et macrofaune par unité de sol devient insuffisante pour assurer un renouvèlement de la matière organique. Néanmoins, il y en a toujours…

Cependant, la quantité d’engrais a recommencé à diminuer à partir de 1989 (FAOSTATS), des normes drastiques, des certifications et le plan Ecophyto (pas toujours très rationnel) ont considérablement réduit les épandages, les emplois de phytosanitaires et les pulvérisations (+ innovations techniques à ce niveau).

Sur ce constat, depuis 15 ans l’agriculture française est en transition et s’est diversifiée avec l’apparition de l’agriculture biologique certifiée, 20% des exploitations ont adopté l’agriculture écologiquement intensive (de Michel Griffon) sous la forme d’agriculture de conservation en protégeant les sols qui peuvent séquestrer le carbone et ainsi réduire l’impact du changement climatique (réduction du labour, semis direct). Ces agriculteurs se veulent modèles pour l’avenir.

La PAC dans ses réformes a aussi intégré un pilier verdissement (conditionnement des aides par rapport au bien être animal, au contrôle sur l’environnement, haies et bandes enherbées, services écosystémiques rendus). Cela reste sans doute insuffisant de ce côté et la directive Nitrate rend difficile l’agro-écologie, si on augmente la matière organique il y a nécessité d’apporter de l’azote et les normes actuelles sont trop rigides sans que ce soit forcément fondé scientifiquement.

L’agriculture raisonnée et intégrée a été aussi largement adoptée et les pulvérisations d’herbicides ou de pesticides répondent à des limites strictes d’épandages avec certification. La France fait ainsi partie des pays les plus sûrs en matière de sécurité alimentaire (que les pesticides utilisés de façon raisonnée permettent également, le bio a plus de risques de mycotoxines et autres moisissures voir analyse de l’étude de Baranski et al). Les techniques de lutte biologique (auxiliaires de cultures, biocontrole) sont aussi en expansion, cela rentre dans le concept d’agroécologie. L’agriculture de précision (numérique, capteurs et suivi des cultures en temps réel) est aussi prometteur.

Il y a donc un coté positif que ne souligne pas assez Périco Legasse et en ces temps de déclinisme, il est nécessaire de le rappeler.

La qualité un concept assez complexe

Quant à la qualité de aliments dont il parle, c’est plus compliqué à définir vu que c’est une pondération de plusieurs choses : prix, origine des ingrédients, apport nutritionnel,  la texture du produit et son goût en bouche, apport énergétique, terroir, authenticité, message éthique environnemental ou social… A vous de compléter

Il n’y a pas non plus trop de sens à subventionner les produits de qualité car ils sont sensés avoir un marché rentable par définition ! ça implique seulement une régulation pour éviter la concurrence déloyale. Indépendamment de cette notion de qualité, il semblerait plus pertinent de subventionner des coûts de production supplémentaire par une agriculture plus écologique et de proximité (abattoirs, fruitières à l’image du Jura) demandant plus de main d’œuvre. Cela ne me choque pas en soi qu’on puisse manger quelque chose dit « de qualité » à un moment (ou souvent) dans sa vie. Je ne suis pas pour une agriculture entièrement standard, mais elle existe et existera dans un contexte de marché mondial pour nourrir le monde. Il est aussi difficile de penser que l’agriculture de demain sera celle d’hier.

Sur le coté souvent intuitif du goût, il est évident que manger une tomate de son jardin ou directement en champ est « meilleure » et indépendamment des pesticides ou des variétés! Les différences ne sont pas prouvées. Cela dépend ainsi des conceptions subjectives de chacun (et surtout de ses moyens). Et tant qu’à faire il faut quand même que les prix soient accessibles à la majorité des consommateurs (objectif également de la PAC). C’est pour cela que la diversification actuelle est une bonne chose car elle peut permettre l’innovation (le bio pouvant s’inspirer de l’agriculture conventionnelle et vice versa). Chacun peut y trouver son compte.

La seule dégradation de la qualité des aliments qu’on peut reconnaître : c’était la présence massive de pesticides  dans les fruits et légumes, les fongicides pour le stockage des céréales et les antibiotiques dans la viande. Mais ce n’est plus foncièrement justifié aujourd’hui où on se situe largement en dessous des doses admises et toxiques pour la santé humaine (je renvois à la sécurité alimentaire ci-dessus, c’est un critère de qualité). D’ailleurs, si nos aliments sont si mauvais et toxiques, on se demande pourquoi l’espérance de vie ne cesse d’augmenter. Quant aux cancers, il ne faut pas confondre incidence et variation car la population augmente et donc le nombre de cancers augmente forcément (c’est aussi lié au vieillissement) en variation, mais en incidence il diminue globalement.

Bref cela dépend des critères de chacun. Là ou je le rejoins, c’est sur les plats préparés, il faut vraiment une éducation au goût (plus qu’une semaine du goût) à l’école afin de savoir ce que l’on mange. Les enfants doivent pouvoir apprendre à être libre dans leurs choix alimentaires. Il est déplorable que des adolescents ne savent plus reconnaître des choux, des salades!

En définitive les réformes néolibérales post-années 90 semblent être plus en cause

Là où je vais être d’accord avec Périco Legasse c’est sur le plan politique : la PAC avait instauré la préférence communautaire, c’est à dire une politique protectionniste (taxation aux frontières pour garder un prix stable à l’abri des fluctuations mondiales), qui forme un marché unique au sein des Etats membres et instaure une concurrence des agriculteurs européens entre eux selon la théorie des avantages comparatifs. L’inconvénient c’est qu’elle ne fait pas appel à la coopération et à la concertation entre eux d’où la crise de la surproduction. Les réformes suivantes deviennent microéconomiques.

Cette politique a été plus ou moins démantelée en partie (les tarifs douaniers n’ont pas cessé de baisser depuis) après les réformes de 1992. A ce moment là, c’est la libéralisation des années 90, avec le remplacement du GATT par l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) qui conduit à un abaissement unilatéral des tarifs douaniers et une libéralisation accrue des échanges. Une nouvelle réforme a lieu en 2003. N’oublions pas non plus l’élargissement avec les pays de l’est, entre temps il y a eu l’euro également. La PAC s’aligne définitivement sur l’OMC à partir de cette date. On transforme les aides en aides découplées de la production et à paiement direct (par hectare) pour éviter les distorsions de concurrence sur le marché. C’est une logique microéconomique qui pousse à produire quand les prix sont hauts et à arrêter la production quand les prix sont bas;

Sauf qu’on a bien obtenu les résultats énoncés au dessus (jusqu’à ce que la PAC soit victime de « son succès » dans les années 80), la concurrence est restée saine.

Plusieurs pistes sont alors possibles : puisque nos filières ne sont plus compétitives dans le bas de gamme sur le marché international, la priorité passe par le renforcement du marché intérieur en redéfinissant l’équation du rapport qualité prix. Ou bien assurer la coexistence entre les deux systèmes de production par de nouveaux moyens de régulation et de stabilisation des prix (la Belgique y a pensé)? c’est le sens du rapport de Sénat qui invite à dépasser les dogmatismes en autorisant l’expérimentation des fermes des 1000 animaux. En effet, les petites exploitations à produits standards ne seront plus compétitives, seules des grandes structures peuvent l’être et peuvent assurer le maintien des intermédiaires, de l’amont et de l’aval (un ensemble de 250 000 emplois pour le lait) dans un département. Cela serait ainsi bénéfique pour l’existence de petites structures se concentrant sur le local (signes de qualité, bio ou produits particuliers).

La préservation des races rustiques est aussi un enjeu pour la biodiversité (et la sélection en gérant et en préservant les ressources génétiques), on estime à 80% la perte de ces races locales. Si on arrêtait l’idéologie?

Finalement, le point d’accord est que Légasse souligne le fond du problème : l’union européenne a été fondée sur le principe du marché unique, la compétition économique et « la concurrence libre et non faussée » entre États membres. Pourtant, il parle « de perversion de l’esprit du traité de Rome », j’ai envie de dire que le vers était déjà dans le fruit!

En conclusion, comme dans beaucoup de ses articles (il en a publié après le début de ce gros dossier politiques agricoles), il pose beaucoup de constats et d’idées intéressantes, mais il s’englue dans une vision complotiste et simpliste du Monde. Ils répètent beaucoup d’idées reçues en matière agricole non fondées le tout agrémenté de sophismes en tout genre. Si la sphère alter et anti a parfois des remarques pertinentes sur le sens d’une telle économie, elle n’utilise malheureusement pas toujours des arguments rationnels. Ainsi,  ses remarques irrationnelles ne le rendent pas crédible, dommage de la part d’un excellent critique gastronomique.

Publicités

A propos Thiloup

Ingénieur agronome urbain, j'ai été plongé dans le bain de la campagne et du jardinage dès mon plus jeune âge dans le Limousin. Critique par rapport aux croyances de notre temps, j'essaye d'analyser des sujets de société relatif aux sciences du vivant en justifiant au mieux mes affirmations. Il y a aura peut être un peu de politique aussi sur ce blog et donc vous pourrez voir aisément les articles en ce sens pour les différencier des articles de fond sur un sujet.
Cet article, publié dans Agriculture, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Des militants de gauche, des écologistes et Périco Legasse : vive la crise! Partie 3

  1. vigneron dit :

    Et sur l’UE, ne pas oublier que c’est sur la PAC que de Gaulle s’est appuyé pour sa politique de la chaise vide qui, via le Compromis de Luxembourg, a fait de l’Europe un projet politiquement handicapé et de la PAC un boulet pour le demi siècle qui a suivi.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s