Loi biodiversité :entre progrès et idéologie. Les vrais enjeux n’y sont pas

Il aura fallu attendre 37 ans (1979) pour que le droit français mette à jour sa législation sur la protection de la nature et la biodiversité avec « la loi biodiversité pour la reconquête de la nature et des paysages », discutée depuis plus d’un an au Parlement. En 40 ans, le changement climatique est devenue une réalité, tout comme l’effet d’un développement humain qui a généré de nombreuses externalités négatives. Partant de ces constats, l’écologie scientifique est au service des gestionnaires pour analyser ces impacts sur notre environnement afin de les réduire, de choisir les systèmes techniques les moins négatifs pour les écosystèmes ou bien de baser notre économie sur ces écosystèmes afin de les accroître*. Au vu du temps passé, il est légitime d’attendre d’une telle loi de mettre à jour notre droit en prenant en compte les nouvelles connaissances accumulées depuis cette période. Et elles sont nombreuses, nous disposons déjà de nombreux consensus scientifiques sur la perte de biodiversité et sur les solutions à mettre en œuvre, tant au niveau agricole, qu’en terme de protection de la nature ou au niveau urbain.

Une définition floue scientifiquement et avant tout politique

Qu’est ce que la biodiversité? A première vue ce mot est utilisé à toutes les sauces au niveau du débat politique. Or scientifiquement c’est un concept difficile à définir et qui a plusieurs niveaux. C’est d’abord sous le nom de « diversité biologique » (en 1980) qu’elle est apparue.
Elle recouvre l’ensemble des formes de vie sur Terre, les relations qui existent entre elles et avec leurs milieux depuis l’origine commune de la vie. Ses niveaux sont le gène, les espèces et les écosystèmes. Ces niveaux ne sont pas indépendants, c’est là que toute la difficulté de l’évaluation et  de la quantification commence.  Il semble difficile de traiter de la même façon que la biodiversité française; la forêt amazonienne ou la savane africaine… Des zones endémiques plus menacées recèlent en effet une richesse spécifique (=nombre d’espèces sur une surface) qu’il y a plus urgent à protéger que dans des zones moins riches. Non seulement, gène et espèce sont des catégories qui ne sont pas encore totalement définies, mais comme le dit Hervé le Guyader, « décrire la biodiversité dans son ensemble signifie connaître à la fois les écosystèmes, les espèces et les gènes. Autant dire que l’on vient de créer un objet dont il est certain que la totalité de ses composants est inaccessible ». Ce mot est donc politique et reflète la géopolitique Nord-Sud. Il privilégie aussi les politiques de biologie de la conservation alors qu’il faut de plus en plus de l’ingénierie écologique.

De la stabilité à la trajectoire : une biodiversité dynamique

L’écologie est désormais évolutive et on abandonne petit à petit le concept d’équilibre fixe et de stabilité : un écosystème est dynamique et a des états ponctuels, transitoires. Tout est aléatoire, variable et hétérogène. Une addition d’espèces ou une perte ne va pas forcément abîmer un écosystème, ils peuvent même l’enrichir (même des espèces appelées invasives). Les écosystèmes sont surtout perturbés bien avant que ça arrive (comme la fin de la glaciation il y a des milliers d’années). Dans les écosystèmes aquatiques par exemple, c’est souvent suite à un milieu perturbé que les espèces exotiques vont occuper la place laissée par la régression des espèces natives. Il n’y a pas d’harmonie ou d’ordre dans la nature (ce sont les fondements créationnistes de Linné).

De la protection de la nature à la résilience et au pilotage de la biodiversité

On admet désormais la notion de résilience. Ce terme est à la mode depuis peu et est utilisé à tort dans tous les domaines. Il relève souvent d’une interprétation fausse. Holling l’a défini comme étant en fait la capacité pour un écosystème d’intégrer les conséquences d’une perturbation dans son fonctionnement, sans pour autant changer de structure qualitative. Un écosystème résilient ne revient pas à un état initial, mais il s’adapte et évolue en assurant sa pérennité par l’intégration de ces changements. C’est cette trajectoire qu’il faut surveiller. Or de nombreuses publications et de discours politiques ont repris ce terme dans son sens physique ou psychologique (retour à l’état initial) alors que sa définition prend bien en compte les trajectoires évolutives des écosystèmes. C’est une stabilité structurale. Le conservatisme et le fixisme semblent être difficile à remettre en cause…

Une bioxénophobie envers les espèces exotiques

Ces représentations de  la nature qui ne doit pas être perturbée (ni par des espèces non-natives, ni par l’humain) relèvent de préjugés essentialistes et d’une construction sociale qui sont plus en plus contredits par les preuves empiriques. Les écosystèmes suivent une trajectoire et on ne peut plus parler de « bon état écologique », de « référence » (sans compter tous les biais liés à l’impression d’un écosystème). Les « espaces de biodiversité »sont ainsi le résultat d’un processus dynamique d’interactions entre des humains et des écosystèmes, associant des composantes biologiques et sociales qui modifient les représentations et l’usage de l’objet. Or en France métropolitaine, cette biodiversité est déjà ancienne et entièrement façonnée par la co-évolution agriculture et écosystèmes naturels. La mondialisation et les échanges a apporté de nouvelles espèces qui se sont parfaitement intégrées aux écosystèmes (Ibis Sacré, crevette américaine, buddleia, moule zébrée). Dans les milieux perturbés on observe ainsi 21% d’espèces exotiques pour 10% fréquente et seulement 1 à 5% envahissantes. C’est le même ordre de grandeur que les espèces natives…

Bien plus que des invasions d’espèces (vu comme la deuxième cause de perte par les ONG), c’est le remplacement des espèces spécialistes (spécialisées d’un milieu et donc traduisant une diversité) par les espèces généralistes (adaptées à tout milieu même à ceux très perturbés) qui est donc majeur.

Ainsi, comme l’écologie est née de diverses idéologies (dont le malthusianisme), elle garde encore ces stigmates et peut parfois se perdre dans des analyses peu scientifiques afin de donner du crédit à ses travaux. Les trajectoires et la biodiversité vont ainsi se piloter** suivant les indicateurs écologiques choisis, il faut accepter qu’il n’y a plus un état de la nature « modèle ». L’écologie scientifique ne peut ainsi plus dire ce qui est bon ou mauvais. Depuis peu, de nombreux écologues et biologistes remettent en cause la « pseudoscience » que serait la biologie des invasions.

Un droit de l’environnement imprégné de fixisme

Pourtant, depuis la première loi sur la biodiversité en 1979, notre droit se fonde sur ce fixisme et cette « nature immuable ». Par exemple, la directive européenne  cadre de l’eau parle de « bon état écologique »alors qu’il est impossible à déterminer de façon unique. Il faut se référer aux multiples états viables que peut connaître un écosystème. Pour un gestionnaire, le « bon fonctionnement » serait alors l’ensemble des états qui permettent le maintien de l’écosystème au prix d’un minimum d’interventions. Elle ne prend pas non plus en compte les espèces exotiques traduisant la vision d’un écosystème originel et pur en excluant les espèces « pas de chez nous ». S’il y a bien entendu des espèces introduites vraiment invasives (malaria aviaire à Hawai ou la moule zébrée aux USA), il existe aussi des espèces natives « envahisseurs de l’intérieur » qui peuvent prospérer selon les mêmes causes et devenir problématiques. On exhorte plutôt les décideurs à se focaliser sur les impacts environnementaux de chaque espèce et à ne pas préjuger de leurs origines. La gestion des espaces naturels doit donc les inclure et reposer sur des preuves empiriques.

Un catastrophisme facile dans un océan d’incertitudes sur le déclin de la biodiversité

Le consensus scientifique établi est qu’il y a un déclin de la biodiversité au niveau mondial avec une variabilité par régions. Mais dans quelles proportions? Quelles causes? Quelles influences respectives de ces causes? C’est cela qui semble pour le moment incertain avec des données manquantes où bien qui ont une trop grande variabilité. Les indicateurs sont en tout cas au rouge (ci-dessous), même si la prise de conscience de la protection des espaces naturels a évolué dans le bon sens.

Rougebiodiversité

Indicateurs biodiversité au rouge avec une prise de conscience au niveau de la conservation (Xavier Le Roux, FRB).

Au niveau global toutes causes confondues, on a surtout des scénarios d’extinction avec une grande variabilité. Des taxons (mammifères, oiseaux, amphibiens, arthropodes) sont sur-présentés ce qui rend difficile l’évaluation d’une crise biologique (par familles). De plus, dans les rapports de l’IPBES ou des méta-analyses :  il y a un manque de données fiables, des zones non-étudiées et pourtant les plus menacées. On évoque des moyennes de 30% d’extinction pour des oiseaux, des mammifères et des amphibiens. Mais on remarque aussi une grande variabilité dans les scénarios sur les causes attribuables à cette extinction (entre 0%-1% et 63%!!).
Dans ces conditions, il reste à discuter la notion de « sixième extinction »(75% des espèces disparaîtraient) comme certaines études peuvent le laisser entendre (on la pense arriver vers 2200). Difficile à dire, notamment parce qu’une crise biologique (au sens de Cuvier) du même ampleur repose sur une évaluation précise par la paléobiologie. Pour mettre en évidence une telle catastrophe elle doit être comparée avec les crises précédentes. On réalise des décomptes des apparitions / disparitions au niveau de la famille, on ne descend pas au niveau de l’espèce (plus difficile à estimer et plus réaliste) . Une étude mentionne que ces données paléobiologiques peuvent prédire une telle crise et qu’il existe plusieurs définitions de crise biologique ou des échelons justifiant ce terme. Alors, combien de familles ont disparu actuellement? Au vu de ces incertitudes, ce sera au nouveau GIEC de la biodiversité : l’IPBES d’y répondre au niveau mondial. Chaque crise a été aussi suivie d’une explosion de vie car les espèces survivantes ont pu coloniser les niches écologiques restées vacantes et ont évolué (au Crétacé/Tertiaire, les dinosaures survivants se sont diversifiés en oiseaux et les mammifères ont pu se déployer).
Extinctions

Scénarios d’extinctions par taxons et facteurs (Pereira et al, 2010). De 0% à 63% : une trop grande variabilité est inexploitable

 Ayant écouté une partie de la séance de la deuxième lecture de la loi avec les sénateurs. La ministre de la biodiversité Barbara Pompili a cité des chiffres précis globaux sur les extinctions par taxons. Or je ne vois pas ces chiffres dans aucune publication et on ne sait pas dans quel pays cela se situe, l’Europe et les USA étant les moins impactés (voir ci-dessous). On ne peut que s’étonner de ces propos alors qu’aucun consensus sérieux n’est établi. Le problème étant que suivant les taxons on ne connaît pas toutes les espèces. On a en effet 99% des microorganismes non-connus! Ou encore 80% des insectes, la moitié des animaux et des plantes…. Seulement 4% des espèces sont décrites.
Selon les dernières publications et la classification des espèces connues, décrites et menacées par l’IUCNl’IUCN : on estime l’extinction des principaux taxons à 26% des mammifères, 13% des oiseaux, 41% des amphibiens , 0,5% des insectes. Cela nuance donc les grosses variabilités précédentes… Ce ne sont pas ceux vraiment décrits par le débat sur la loi. En tout cas, comme des espèces peuvent disparaître sans qu’on n’ai jamais pu les décrire, cela laisse une énorme incertitude tout en poussant à agir  malgré tout…
Peut être s’agissait-il d’une confusion avec la part imputable au changement climatique (tellement il est facile de l’accuser pour tous les changements qu’on va vivre)? Là dessus le biais de publication est assez évident et on a une littérature abondante sur des scénarios d’extinction par ce facteur (beaucoup moins pour tous les autres et pourtant gérables de façon immédiate). Le consensus établi est bien entendu sur sa part de responsabilité et qu’il risque d’augmenter le nombre d’extinctions… Mais là encore dans quelles proportions?

Incertitude sur le rôle du changement climatique dans le déclin de la biodiversité

Des études reprises dans les médias ont repris une fourchette générale  de 15%-37% d’espèces menacées à cause du changement climatique. On extrapole surtout avec un modèle prenant en compte les changements d’habitats, les dispersions et les espèces qui ne pourront pas s’adapter.  Si c’est un seul facteur de risque, cela semble déjà énorme. D’un côté, W.B Foden et al, 2013 trouve un risque d’extinction par le changement climatique de (6–9%) des oiseaux,  (11–15%) pour les amphibiens et (6–9%) pour les coraux. R. Warren et al 2013 trouve 57% des plantes et 34% des animaux. De même on trouve aussi une augmentation avec les scénarios (plus de 2°C ou plus de 4°C…) du changement climatique ce qui empirerait le déclin. Difficile de se retrouver dans ces énormes fourchettes, et sont elles représentatives de la littérature? C’est à dire qu’on ne procéderait pas plutôt à une sélection bien choisie?
C’est ce que montre une méta-analyse récente incluant un modèle statistique plus robuste. La majorité des publications sont plutôt en dessous de 10% du facteur de risque d’extinction attribuable au changement climatique. On l’estimerait en moyenne à 7,9%. Si on passe à plus de 3°C de réchauffement ce qui est fort probable, on sera à 8,5%. 15,7% est la valeur du scénario « catastrophe » à plus de 4°C (ces scénarios étant eux mêmes incertains dans leurs conséquences). Une autre estime bien à 7% ce pourcentage.
risqueextinctions

Quand on regarde le nombre d’études, le facteur changement climatique serait responsable de l’extinction de 8% des espèces (Urban et al, 2015)

Par taxons, on arrive finalement à moins de 10% de risque d’extinction par le changement climatique voire moins que cette moyenne pour les oiseaux, les plantes, les poissons, les mammifères, les invertébrés, les reptiles et les amphibiens (+10%).
Sur les plantes, si on a un taux global de 21% d’extinction estimé récemment (ce qui contredit Pereira et al 2010), la part du changement climatique est estimé à 4% confortant donc les ordres de grandeur de ces estimations.

Des nombreuses limites à l’évaluation du déclin :

Comme souvent ces moyennes importantes pour quantifier les causes ne veulent absolument rien dire pour les politiques publiques car elles masquent la grande variabilité des taux régionaux et locaux. On sait bien que toutes les biodiversités ne se valent pas vu qu’il y a des hotspots spécifiques avec une richesse plus importantes dans certaines régions du monde.  Les déclarations lyriques des discussions en séance et l’aspect guerrier de la loi (Reconquête de la nature et des paysages) oublient ce fait et prétend ramener la biodiversité en France alors que ce problème est mondial et bien plus important ailleurs. Il est d’ailleurs logique que ces « points chauds »aient le plus grand risque d’extinction (Amérique du Sud  23%, Australie et  -Zélande 14%).  Tandis que les plus faibles risques sont en Amérique du Nord et en Europe (5-6%). Sur les taxons 25% de 144 espèces d’ oiseaux communs ont déjà disparu en 30 ans. Plus qu’une disparition de la vie, on a surtout une homogénéisation biotique. La France est surtout concernée par ses territoires en Outre-Mer où 90% de sa biodiversité est présente. La variabilité est d’ailleurs très forte sur les régions du Sud car la majorité des études sont faites dans les pays développés (intéressant sociologiquement…) où on obtient une moyenne mieux estimée. Dans toutes ces études, le manque de donnée et la grande incertitude est globalement soulignée.
Néanmoins, on doit prendre ses précautions car ces études reposent sur de la modélisation qui extrapole des corrélations entre le climat actuel, la distribution des espèces et de nouvelles conditions. Or on omet d’autres facteurs qui interviennent sur le devenir d’une espèce : des mécanismes biologiques, des interactions entre espèces, l’évolution et l’adaptation qu’on oublie paradoxalement, des isolations géographiques, la dégradation de l’habitat etc…
 Le consensus semble être que la vitesse d’extinction d’espèce toutes les millions d’années est bien plus élevée qu’auparavant. Mais, il y a aussi une tendance à le surestimer dans un discours catastrophiste (par les ONGs). C’est pourquoi, de nombreuses publications et évaluations publiques reprennent le chiffre d’une vitesse d’extinction supérieure de 100 fois à 1000 fois que le taux de référence (0,72% des espèces par an). Mais là encore la variabilité avec un écart de 1 à 70.Or la plupart des modèles comme dans les publications précédentes se basent sur la relation espèces-dispersion habitat et celle-ci a tendance à surestimer les taux d’extinction estimés.
Évidemment personne ne dit qu’il faut le relativiser car le déclin est bien là, 7% des espèces se seraient déjà éteintes en prenant en compte les invertébrés dont les données manquent. Mais comme pour les pollinisateurs on ne connaît pas les taux d’extinction exactes dans le monde (en Europe 9% abeilles et 9% papillons), on manque de données dans les régions peu étudiées.  L‘importance de chaque facteur n’est pas non plus déterminé par un consensus scientifique.  Au delà des extinctions, il y a aussi les diminutions de population (30% estimés pour ces deux groupes précédents) qui ne sont pas négligeables au niveau des services écosystémiques comme l’agriculture (pollinisation, baisse de pression des ravageurs).

 La cause majeure : l’occupation des terres

En fin de compte la cause majeure et ses multiples déclinaisons du déclin de la biodiversité, c’est bien l’ occupation des terres. Il s’agit essentiellement de la conversion (37% changement d’usage des terres par exemple déforestation pour élevage ou agriculture, extraction minière) ou de la dégradation d’habitats (44% idem, intensification agricole et/ou urbanisation et artificialisation des sols). Finalement on atteint bien 5% et 7% pour le facteur espèces invasives et changement climatique respectivement. Or les ONG environnementalistes les mettaient en 2ème et 3ème position sans spécifier ces proportions! Ces changements provoquent une disparition des espèces spécialistes et une colonisation par les espèces généralistes (et exotiques). Il s’ensuit une diminution de la richesse spécifique dans les habitats les plus touchés pouvant aller jusqu’à 80%.
De plus, dans le monde, le manque de réglementation sur les phytosanitaires et  des insecticides laisse présager des conséquences néfastes en terme d’ éco-toxicité. Même si pour le moment, on n’a établit que leur présence dans la majorité des eaux dans le monde en ayant des preuves incomplètes sur l’effet sur la biodiversité.

De même pour l’agriculture, l’humain utilise plus d’azote que l’ensemble des cycles naturels et 50% du prélèvement est utilisé pour les engrais.
Si le changement climatique risque d’accélérer les extinctions, on a aussi les extinctions en chaine pouvant affecter certaines chaînes trophiques.
Quant à la biomasse, les humains accaparent 25% de la production primaire net annuelle, soit le double qu’il y a un siècle. Ce doublement est tout de même  assez efficient par rapport à une démographie multipliée par quatre et un produit économique multiplié par 17 .On ne doit pas aller au delà de 29% sauf que l’utilisation des bioénergies (biomasse) relèverait ce taux à 44%, une valeur critique… Les choix énergétiques doivent être intégrés dans la réflexion sur la biodiversité. Comme cet appel d’écologues pour défendre le nucléaire?
Il ressort que c’est bien l’efficience de l’occupation des terres qui doit être améliorée. On peut difficilement accuser les espèces invasives d’être responsable majoritairement du déclin, c’est bien la chasse et la conversion en terres cultivées ou l’urbanisation qui sont les facteurs les plus importants. Or l’office de la chasse ne sera pas inclut dans la future Agence de la biodiversité. Sans cette expertise de la biodiversité terrestre, on peut déjà prédire qu’elle marchera sur une jambe et n’aura aucun moyens financiers et humains. L’augmentation des rendements réduisant la surface nécessaire de culture, il est nécessaire de rappeler que l’agriculture productive (donc à gros rendements ) est une nécessité pour préserver la biodiversité, c’est un enjeu de taille. Sans compter qu’elle devra l’être avec peu d’intrants… Cette loi malgré quelques progrès n’attaque pas frontalement ces enjeux de façon claire et précise.

Quelques progrès dans la loi…

La notion de solidarité écologique inscrite en préambule de la loi est essentielle car comme on a vu précédemment on ne peut pas faire l’économie des enjeux sociaux et d’usage de la biodiversité. Pour surmonter et ralentir le déclin de la biodiversité , il faut aller au delà de la valorisation fonctionnelle des écosystèmes (par exemple un agrosystème va purifier l’air et permettre la pollinisation, une zone humide purifie l’eau et atténue les perturbations) en instaurant de nouvelles relations entre urbains et ruraux.  Chacun est contraint par des dépendances réciproques (en amont et aval d’un cours d’eau) et il s’agit de concevoir de nouveaux tissus sociaux. On a des exemples de part le monde qui illustrent cette notion. Par exemple, la rémunération  des agriculteurs pour le maintien de la qualité de l’eau à Munich et New York City ou la complémentarité entre urbains et ruraux pour un réservoir à Pékin.
Cette solidarité écologique doit s’appliquer concrètement par des innovations sociales et des gouvernances locales (à l’échelle des collectivités) avec un encadrement scientifique nécessaire pour les services écosystémiques. Or aucun article faisant office de norme laissant présager l’expérimentation de ce type d’innovation n’est présent dans cette loi. Les grands principes sont très beaux, mais ils ne demandent qu’à être appliqués. Toute la loi se consacre à mettre en place une comitologie centralisée par la création du conseil national de la biodiversité et de l’agence française de la biodiversité. Mais sans les chasseurs!
Si on note des dispositifs générals et des avancées pour les parcs naturels, les océans, la limitation des brevets sur le vivant pour les découvertes  et la réaffirmation de l’échange des semences entre particuliers; la communication anxiogène et partiellement fausse est de mise. Les mesures décriées sont loin des enjeux réels qu’on vient d’énoncer (néonicotinoïdes ou huile de palme à l’autre bout de la planète alors que la consommation française est dérisoire) et cela traduit un manque de vision globale (notamment sur les alternatives, le mais OGM bt permettant d’utiliser moins d’insecticides).
La loi il est vrai vient après une dispersion de ces problématiques dans la loi ALUR (protection des terres agricoles) et la loi d’orientation agricole (agro-écologie et biodiversité cultivée)… Dès lors on ne voit pas bien ce qu’elle apporte  de plus à part communiquer pour des raisons électoralistes .Pourtant, il y a tant à faire! En France, la transformation des habitats est intense avec plus de 40% d’espaces agricoles urbanisés (l’équivalent du département de l’Aube) tous les 10 ans. La compensation écologique a d’ailleurs des effets pervers et renforce l’artificialisation.

 Une loi sans ambitions ni moyens et pourtant les solutions existent…

Plus qu’une série de mesures visant à des modifications de divers aspects des pratiques (comme certaines mesures communicatives emblématiques), la nature des relations agriculture-biodiversité implique de raisonner sur l’ensemble du système de production ainsi que sur l’organisation spatiale des usages à l’échelle du territoire.
La préoccupation majeure d’une loi ambitieuse sur la biodiversité serait ainsi de limiter le changement d’utilisation des terres notamment dans les pays tropicaux et subtropicaux où la majeure partie de la biodiversité est présente. Face à l’incertitude climatique croissante avec la température, il faut aussi mettre en œuvre la réduction des gaz à effet de serre.  C’est à dire en fait l’Accord de Paris qui vient d’être ratifié! Cette loi biodiversité ne s’attaque donc à aucun de ces problèmes en allant même plus loin par l’exclusion de l’agriculture.
Elle nie que la biodiversité française est issue d’une co-évolution socio-écologique avec l’humain en la considérant comme une menace (notamment l’obligation de protéger des espèces en cas de menace supposée par un préfet ou une assemblée d’experts institutionnels non-élus). Elle stigmatise aussi ses pratiques (non justifiées par la science), elle diabolise des produits négligeables dans la situation française et qui ne correspondent pas à la réalité évoquée. En fin de compte, elle a des obsessions et prend des mesures cosmétiques qui risquent d’être contreproductives .
Ainsi s’il y a quelques progrès sur les principes, aucun article n’annonce un gros changements au niveau de ces enjeux.
L’usine à gaz de la compensation écologique ERC (éviter, réduire, compenser) est renforcée dans la loi. En soi c’est plutôt consensuel, mais son application se révèle en pratique très difficile. Les bénéfices d’une exploitation économique compensent-ils cette perte d’écosystèmes? Le choix de mettre en place des banques de compensation (des actifs de réserves naturels) de manière très floue juridiquement risque d’accroître une gouvernance par le marché. Sans disposer de régulations et de définitions claires des acteurs il y a un risque de multiplication des conflits locaux.  Il conviendrait de prendre en compte les leçons et des limites de cette compensation comme sur le cas de l’aéroport de Notre Dame des Landes (mauvaise estimation des trajectoires temporelles des écosystèmes, usage des terres, mauvaise anticipation des pouvoirs publics, non maturité du génie  écologique). On voit bien qu’au final, l’agriculture en subira les conséquences en étant considérée comme une réserve foncière tout en augmentant l’artificialisation des terres. Les questions  économiques et d’acceptabilité sociale que vont poser ces banques d’actifs naturels vont émerger dans l’avenir.
Pourtant, on connaît déjà depuis 20 ans les solutions concrètes et immédiates qui  ont fait leurs preuves sur le terrain. Par exemple, les effets de la fragmentation des habitats (en partie inévitable avec la démographie et des besoins qui vont avec ) peuvent être freinés en s’occupant plus de l’utilisation des terres entre ces différents points dispersés. On peut ainsi jouer sur la qualité (par exemple en ville améliorer les continuités écologiques des espaces verts) .
Ces solutions sont donc globales et multicritères, elles incluent les systèmes de protections intégrées et de résistance pour baisser l’utilisation de pesticides…  On sait que les arthropodes (auxiliaires de cultures) augmentent en diversité avec les espaces semi-naturels , les haies et bocages et la diversification des variétés cultivées (quand c’est possible).  On sait que les oiseaux spécialistes agricoles apprécient ces milieux également et la diminution d’engrais. En fin de compte, c’est  bien la reconnaissance de l’agriculture et de la nature anthropisée comme éléments essentiels au pilotage de la biodiversité qui doit être affirmée…
L’IPBES (le GIEC de la biodiversité) a d’ailleurs été assez clair dans son rapport sur les pollinisateurs. On peut sourire des préconisations tant c’est en décalage avec le discours français et européen anxiogène qui confond danger et risque.

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Il est plus facile d’instrumentaliser la science que d’appliquer réellement ce qui est dit

 C’est pourquoi dans ce premier rapport non -exhaustif, on trouvera des solutions pragmatiques, immédiates et prouvées (certaines existent déjà d’ailleurs, le reste étant connu mais ne fait pas l’objet d’une documentation validée) comme la rémunération des agriculteurs pour les bonnes pratiques envers les pollinisateurs, des bandes de végétation non agricoles comme les bordures des champs en fauche tardive, l’intensification écologique par la diversification des cultures et des modèles agricoles et la restauration écologique des habitats naturels y compris en milieu urbain.

Conclusion

Tout est dit. Alors qu’on risque d’avoir un courant biodiversité-sceptique se constituer à  l’image du changement climatique dans un futur proche, le catastrophisme n’est pas non plus de mise pour avancer. On ne doit pas opposer la conservation et le pilotage de la biodiversité à l’efficacité économique (ce qui veut dire aussi s’appuyer sur les écosystèmes), on peut s’interroger donc de l’absence du monde agricole dans la loi. Sans adopter une vision multicentrique, cette loi ne réussit pas à dépasser les anciens paradigmes écologiques. Sans ambitions, sans moyens, floue juridiquement, contradictoire même en mélangeant une vision anthropocentrique (gouvernance par le marché) à une vision écocentrique (fixisme et nature sanctuarisée), cette loi ne peut que sombrer dans l’oubli. D’ailleurs, elle risque finalement de ne pas arriver au bout, tout ça pour ça!  Il faudra donc attendre l’accord de Paris pour avoir des résultats tangibles, ainsi va la France…
* Je partage plutôt la position minoritaire de l’académie des sciences sur ce point. Tout en étant d’accord avec les limites reconnues au niveau de la quantification de la biodiversité.

**Ou Blandin P.2009. De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité. Sciences en questions, Editions QUAE.

 

 

 

 

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A propos Thiloup

Ingénieur agronome urbain, j'ai été plongé dans le bain de la campagne et du jardinage dès mon plus jeune âge dans le Limousin. Critique par rapport aux croyances de notre temps, j'essaye d'analyser des sujets de société relatif aux sciences du vivant en justifiant au mieux mes affirmations. Il y a aura peut être un peu de politique aussi sur ce blog et donc vous pourrez voir aisément les articles en ce sens pour les différencier des articles de fond sur un sujet.
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Un commentaire pour Loi biodiversité :entre progrès et idéologie. Les vrais enjeux n’y sont pas

  1. Florent dit :

    Merci pour cet article bien documenté et objectif 🙂

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